Les griefs de la nuit

Posted by Inzecity On mars 24, 2011 AJOUTER DES COMMENTAIRES

- Raconte-moi une histoire.
- Merde, t’as 30 piges, t’as passé l’âge quand même !
- Alleeeez ! Raconte-moi une histoire !
- Quel genre d’histoire ?
- Une histoire qui fait peur
- P’tain, il est 2h du mat quoi…
- Ouais, je sais
- Quel cauchemar !

 

Sa mère le lui avait toujours dit. « Méfie-toi de celui qui baye. Méfie-toi de celui qui baye … ». Une inquiétante ritournelle passée en boucle durant toute son enfance.

Il avait bien tenté de demander à sa mère qui était « celui qui baye » mais il n’en avait jamais eu l’envie et encore moins le courage. Il avait l’intuition que « celui qui baye » n’annonçait rien de bon.

Un soir pourtant, vers 30 ans, il alla au chevet de sa mère mourante. Il savait que ses heures étaient comptées et, avant qu’elle ne décide à s’en aller, il eut l’envie de crever l’abcès et de savoir enfin qui était ce personnage obscur qui l’avait tant angoissé.

Les infirmières quittèrent la pièce et le laissèrent au chevet de sa mère, agenouillé au pied du lit, la tête lovée au creux de son épaule amaigrie. Il lui posa la question doucement, dans un murmure…
« Maman, tu m’as toujours mis en garde contre « celui qui baye ». Pourquoi ? Qui est-il ? Pourquoi dois-je m’en méfier ? »

 

Sa mère le regarda fixement et l’encéphalogramme s’emballa. Une infirmière passa une tête dans la chambre pour s’assurer que tout allait bien mais elle quitta soudainement la pièce sur la pointe des pieds dans un recul inhumain comme si elle ne touchait pas le linoléum qui habillait le parquet. Elle poussa un petit cri souffreteux, prisonnier dans sa gorge tendue. Le regard médusé de sa mère dont la peau semblait désormais marbrée l’avait saisi d’effroi.

 

« Mon enfant, mon tout petit… »

 

Sa voix était rauque, son souffle lent et son haleine méphitique…

Il savait que ces questions la faisaient souffrir mais il devait savoir. Il n’était plus un enfant et elle ne devait pas partir et le laisser seul avec ce secret.

Le visage de sa mère se crispa dans un rictus de douleur. Elle regarda son fils droit dans les yeux. Fixement. Sans ciller.
Une larme coula sur sa joue.

Elle poursuivit.

 

« Mon ange… »

 

La pièce s’assombrit.

 

« Mon petit… »

 

Il n’y avait plus un son dans ce mouroir habituellement plein de vie.

 

« Il faut te méfier de celui qui baye… »

 

Certes mais encore !

Il perdait patience… Les 3 tasses de café et la pastille de Guronsan qu’il avait ingurgité étaient bien trop loin maintenant. Il sentait son corps s’engourdir.

Sa mère posa une main sur celle de son fils.

 

« C’était pour ton bien. Je t’avais prévenu. »

 

Un bip monocorde retentit.
C’en était fini…

Il la regarda une dernière fois. Il pleura. Une douce lumière inonda cette pièce chargée de peine. Il prit son sac, sa veste et jeta ce filet d’oranges qui n’avait plus lieu d’être.

Il rentra chez lui, épuisé par ces nuits blanches en boîte de nuit, usé par ce travail qui le stressait, éreinté parce qu’il venait d’endurer.

Il alla dans la salle de bain pour se laver de tous ses péchés.

La lumière grésilla… Soudain un claquement retentit. Il se figea devant le lavabo. Un homme le regardait dans son miroir ! Un inconnu ! Un type horrible ! Répugnant ! A la limite de la putréfaction ! Son sang se glaça, le duvet de ses bras se hérissa, une onde indescriptible lui parcourut l’échine. Incapable de bouger ou de parler, il resta bouche bée devant cette créature de l’au-delà qui le fixait, chez lui, dans sa salle de bain, dans son reflet.

L’homme ne bougeait pas… Seule sa bouche légèrement ouverte semblait vouloir lui parler. Il n’en fit rien. Il… bayait.
Son visage était décomposé, des veinules zébraient sa peau, des cernes noirs et creux enterraient ses yeux au fond de ses orbites sans fleurs ni couronnes. Sa peau s’altérait sous l’effet de l’humidité et de la chaleur de la salle d’eau.
L’homme ne bougeait pas alors il n’osa bouger.
Un son rauque quitta le miroir. Un filet de salive s’échappa de sa bouche, épaisse et filandreuse comme un petit poireau que l’on extrait de la vase.

Répugné, il fit un pas en arrière, tentant de refréner cette nausée qui n’avait de cesse de vouloir s’exprimer.

L’homme en fit de même.

La lampe de la salle de bain se mit à clignoter de manière épileptique. Il savait qu’il aurait dû changer cette ampoule le mois dernier mais il ne l’avait pas fait. Il était trop crevé pour bouger son cul jusqu’au supermarché.

L’homme continuait de le regarder. De gauche à droite, de droite à gauche. Son visage s’affaissait lourdement comme les fesses d’une vieille femme obèse dans un canapé. Sa bouche était une blessure, une brûlure mal cicatrisée, ses cheveux ressemblaient une étole de soie grisâtre mal centrée. Mais ce visage était foutrement familier.

Il voulut prononcer une phrase sujet, verbe et COD suffisamment ferme pour inviter son hôte à quitter son miroir. Serrant les poings dans son dos et tentant de dissimuler la peur panique qui le gagnait, il ne fit que bredouiller cette question qui le hantait.

 

« Etes-vous l’homme qui baye ? » demanda-t-il avec une voix d’enfant

 

« Etes-vous l’homme qui baye ? » répondit l’Homme avec une voix d’outre-tombe

 

Il ne s’attendait pas à cela ! Ce n’était pas possible. Ses jambes se dérobèrent sous lui, il tomba à genoux et sa tête heurta le lavabo. Il se ne se réveilla pas quelques heures plus tard comme dans les films.

Il est mort de fatigue, connement.

Il était « Celui qui baye », il aurait dû se méfier. Sa mère l’avait prévenu.

 

Je sais pas vous mais je suis morte ce soir !

 

 

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